Sur un territoire rural de moyenne montagne, contraint par le relief, les distances et la faible densité, développer la pratique du vélo tient de la gageure. Le PETR Causses et Cévennes, dans le Gard, en a fait un défi stimulant. Depuis un an et demi, Anaïs GRASSET, y déploie une politique cyclable pragmatique, articulée autour d’événements fédérateurs, d’expérimentations et d’une dynamique partenariale ancrée dans le local.
Rencontre avec Anaïs Grasset, chargée de mission mobilités au PETR Causses et Cévennes, territoire lauréat du programme CEE AVELO 3.
« Un défi stimulant que j’ai envie de relever »
Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a menée aux mobilités actives ?
A.G. : « Je suis chargée de mission mobilités depuis un an et demi au PETR Causses et Cévennes, après un poste plus large sur les enjeux de transition écologique dans la même structure.
Ce qui m’a menée aux mobilités actives, c’est d’abord le défi que représente ce territoire rural de moyenne montagne : le relief et les distances imposent d’imaginer des solutions sur mesure. Un défi stimulant que j’ai envie de relever.
Les mobilités carbonées y représentent par ailleurs le premier secteur d’émissions de gaz à effet de serre. Travailler sur cet enjeu, c’est contribuer concrètement à l’atténuation du changement climatique.
Et le vélo fait partie de mon quotidien, comme mode de déplacement et comme sport.«
Comment décririez-vous votre rôle ?
A.G. : « Concrètement, mon rôle consiste à imaginer et faire émerger des solutions de déplacement adaptées à notre territoire.
Si le vélo et la marche font partie des réponses à développer, le coeur de ma mission consiste à réfléchir à une diversité de solutions durables, adaptées aux spécificités du territoire et accessibles au plus grand nombre. »
77 % en voiture, 2 % à vélo : un territoire à réinventer
Pouvez-vous nous présenter votre territoire en quelques mots ?
A.G. : « Le PETR Causses et Cévennes regroupe 36 communes, soit environ 15 000 habitants pour une densité de 18 habitants au km². Notre principale centralité est Le Vigan, une commune de près de 4 000 habitants.
Nous sommes situés au carrefour de quatre départements (Gard, Lozère, Hérault, Aveyron), avec cinq bassins de mobilité distincts.
Aujourd’hui, 77 % des déplacements domicile-travail internes au territoire sont réalisés en voiture. La part modale du vélo est de 2 % à l’échelle du PETR, mais elle atteint 10 % au Vigan, signe d’un vrai potentiel dans les centralités.
Dans quel contexte le territoire a-t-il rejoint le programme AVELO ?
A.G. : « En 2024, le territoire s’est engagé dans une stratégie de mobilité visant à améliorer l’accès aux services pour l’ensemble des habitants.
Des enquêtes menées entre 2022 et 2024 avaient révélé une forte demande des habitants pour une politique cyclable ambitieuse et sécurisée.
Pour structurer une réponse à la hauteur, nous avons intégré le programme AVELO 3 de l’ADEME en 2025.
Concrètement, ce financement a permis le recrutement d’une chargée de mission dédiée, mais aussi le déploiement d’actions d’animation, l’installation d’arceaux de stationnement, l’expérimentation de véhicules type vélobus et des actions de communication. »
EN BREF – Le territoire en un coup d’œil
● 15 239 habitants sur 36 communes réparties en deux communautés de communes
● 18 habitants au km² : un territoire rural de moyenne montagne
● 2 % de part modale vélo à l’échelle du PETR, 10 % au Vigan (principale centralité)
● 4,4 km de voie verte / véloroute, pas d’autre aménagement en site propre
● 1 loueur de vélo, 1 réparateur sur l’ensemble du territoire
● Une destination vélo autour de cols emblématiques : col de la Lusette, Mont Aigoual
● Des cols réservés aux cyclistes plusieurs demi-journées par an
Tout savoir sur la mission mobilité du PETR Causses et Cévennes !
Avec le recul, quel impact le programme AVELO a-t-il eu ?
A.G. : « Le principal apport a été de dégager un temps d’agent dédié à la thématique des mobilités. Les collectivités locales disposent généralement de peu de moyens humains et financiers pour agir sur ces questions.
Le véritable atout du dispositif a donc été de pouvoir consacrer un temps important à l’animation, à la coordination des acteurs et à la mise en œuvre des premières actions.
Faire émerger une culture vélo par l’événement
Quels sont les projets dont vous êtes la plus fi ère aujourd’hui ?
A.G. : « Même si les actions liées aux équipements sont essentielles, les réalisations dont je suis la plus fière relèvent davantage de l’animation territoriale et de l’émergence d’une véritable culture vélo.
C’est le sens de notre engagement dans Mai à vélo, qui a pris cette année une ampleur particulière avec la création d’une Véloparade sur la commune du Vigan.
Cette déambulation festive a rassemblé plus de 200 cyclistes de tous âges et de tous niveaux. Quatre générations y étaient représentées, dans une ambiance familiale et fédératrice.
Au-delà de l’événement, la Véloparade a constitué un véritable test grandeur nature de partenariat entre collectivités, associations locales de promotion du vélo et écoles du territoire.
À travers ces actions, j’ai pu mesurer à quel point le vélo dépasse largement la seule question du déplacement. Pour beaucoup, il est synonyme de liberté, d’émancipation, de confiance en soi et de plaisir. C’est aussi un formidable levier de lien social. »
Vous portez également l’expérimentation d’un vélobus. En quoi consiste-t-elle ?
A.G. : « Nous avons candidaté à l’appel à projets Mobilogs, porté par le laboratoire LAGAM de l’Université de Montpellier 3, le PETR et l’entreprise Humbird.
Si notre candidature est retenue (la réponse est attendue à l’automne 2026), nous expérimenterons pendant six mois un vélobus sur deux sites.
L’objectif est de tester un usage partagé du véhicule : trajets scolaires avec les enfants d’abord, puis, en dehors des horaires scolaires, auprès des seniors et des structures médico-sociales.
L’expérimentation permettra également d’évaluer, avec l’appui des chercheurs, les leviers et les freins au changement des pratiques de mobilité sur un territoire rural de moyenne montagne. »
Quels premiers effets observez-vous sur le territoire ?
A.G. : « Ils sont très encourageants. La forte participation à la Véloparade témoigne de l’émergence progressive d’une culture vélo, portée par une dynamique collective associant écoles, collectivités et associations. Des effets concrets commencent aussi à être visibles : certaines familles se sont équipées, des parents ont repris la pratique, des enfants utilisent davantage le vélo au quotidien. »
En parallèle, dans le cadre plus large de mes missions, je pilote également le déploiement du dispositif national Savoir Rouler à Vélo. Lancé en 2026 dans sept écoles, il a d’ores et déjà permis à 88 % des élèves de valider leur apprentissage, un socle fondamental, au même titre que savoir nager. Ces différentes actions se répondent, avec un fi l rouge : faire du vélo un mode de déplacement désirable et accessible à tous.
Le relief, les distances, la trésorerie : les vraies contraintes
Quels ont été les principaux défis rencontrés ?
A.G. : « Ils sont de trois natures. Sur le plan technique d’abord, la configuration du territoire offre peu de possibilités pour développer des aménagements cyclables structurants.
Les principaux leviers reposent donc sur des aménagements légers, des mesures de sécurisation ponctuelles et une signalétique adaptée.
La capacité de trésorerie de notre structure a représenté un véritable frein pour engager certaines actions, même lorsque des financements extérieurs pouvaient être mobilisés.
Sur le plan financier ensuite, le manque de moyens des collectivités locales constitue une contrainte importante.
Sur le plan culturel enfin, imaginer le vélo comme mode de déplacement du quotidien sur un territoire de montagne est un vrai défi.
Le relief, les distances et le dénivelé placent rapidement les usagers face à un rapport à l’effort qui peut devenir dissuasif. »
Comment avez-vous mobilisé les élus et les partenaires ?
A.G. : « Une partie des élus engagés sont eux-mêmes cyclistes, et cette expérience personnelle les a convaincus de l’intérêt de la démarche. Ils en sont aujourd’hui les premiers ambassadeurs auprès des autres élus et des habitants.
L’approche fondée sur une diversité de solutions a également beaucoup aidé : le fait de ne pas présenter le vélo comme la seule et unique alternative à la voiture a permis de rassurer certains acteurs.
Le vélo n’a pas vocation à répondre à tous les besoins, mais il peut devenir une solution pertinente lorsqu’il est combiné à d’autres modes ou parfaitement adapté à certains trajets. »
« Le vélo en montagne n’est pas réservé aux sportifs »
Quelle idée reçue aimeriez-vous déconstruire ?
A.G. : « L’idée selon laquelle le vélo en montagne serait réservé aux seuls sportifs. Dans les politiques publiques, on a souvent tendance à opposer le vélo sportif au vélo du quotidien, alors que cette distinction est contre-productive.
Les passerelles entre ces deux pratiques sont nombreuses : un cycliste de loisir peut progressivement adopter le vélo pour certains déplacements quotidiens, tout comme un usager du quotidien peut découvrir une pratique récréative.
En milieu rural, s’appuyer sur cette complémentarité constitue un véritable levier pour élargir les publics et faire évoluer les représentations.
Montrer que le vélo n’est ni réservé aux sportifs aguerris ni associé à un mode de vie particulier envoie aussi un message d’espoir aux autres territoires ruraux : si un territoire aussi contraint que le nôtre peut faire évoluer les pratiques, alors d’autres le peuvent également. »
Bâtir dans la durée, pas à pas
Quel conseil donneriez-vous à une collectivité qui débute sa politique cyclable ?
A.G. : « Je lui conseillerais de prendre le temps de mieux connaître les habitants et leurs habitudes, en réalisant des enquêtes sur leurs pratiques de déplacement, leurs besoins et leurs freins. Cette démarche permet d’identifier rapidement les leviers les plus pertinents.
En parallèle, il me semble essentiel de construire une démarche partenariale en associant étroitement les acteurs locaux, et en particulier les associations oeuvrant en faveur du vélo. Leur connaissance fine du territoire constitue une ressource précieuse.
Et à un futur chargé de mission vélo, je dirais surtout : ne pas se décourager ! Les changements de pratiques ne se décrètent pas, ils se construisent progressivement, à travers une succession de petites avancées. Chaque action, même modeste, contribue à faire évoluer les représentations.
Comment imaginez-vous votre territoire à vélo dans cinq ans ?
A.G. : « J’espère voir le territoire traversé par la véloroute V85, du Vigan à Arre, mais surtout, davantage d’habitants choisir le vélo pour une partie de leurs déplacements du quotidien. C’est cette évolution progressive des usages qui donnera tout son sens au travail engagé aujourd’hui. »