À Mayotte, la CC Sud construit une culture vélo pas à pas avec Nourayne MASSIALA

Longtemps associé au sport ou aux loisirs, le vélo peine encore à trouver sa place dans les déplacements du quotidien à Mayotte. Pourtant, face aux enjeux de congestion, de santé publique et de transition écologique, la Communauté de Communes du Sud de Mayotte (CCSUD) a choisi d’en faire un levier d’action. Depuis septembre 2025, elle s’appuie sur le programme CEE AVELO pour structurer sa politique cyclable, développer de nouveaux services et faire évoluer les usages.

Rencontre avec Nourayne Massiala, chargé de mission mobilité durable et active à la CCSUD, qui oeuvre à faire émerger une culture vélo dans un territoire où tout ou presque reste à construire.

Du sport aux mobilités actives : un même engagement pour le territoire

Votre parcours vous a conduit du sport aux mobilités actives. Comment cette transition s’est-elle opérée ?

N.M. : « Mon parcours s’est construit autour du sport, de la santé et du développement territorial. Après une licence STAPS et un master en management du sport, j’ai travaillé à la DRAJES de Mayotte sur le dispositif Pass Sport avant d’enseigner l’EPS pendant deux ans. J’ai également accompagné des collectivités en tant que consultant sur des projets liés au sport et aux territoires.

Lorsque j’ai découvert les enjeux liés aux mobilités actives, j’ai rapidement compris qu’ils faisaient écho à beaucoup de sujets qui me tiennent à cœur. Le vélo se situe à la croisée de problématiques majeures : la santé publique, l’activité physique, l’aménagement du territoire, la transition écologique, mais aussi le développement économique.

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est sa capacité à répondre simultanément à plusieurs enjeux. Derrière la question de la mobilité, il est aussi question de qualité de vie, d’accès aux services, de prévention santé ou encore de cohésion sociale. »

À quoi ressemble aujourd’hui votre mission au sein de la CCSUD ?

N.M. : « Mon rôle est à la fois stratégique et opérationnel. Je pilote les actions liées aux mobilités actives tout en assurant la coordination entre les différents acteurs du territoire : élus, services de la collectivité, associations, établissements scolaires, partenaires institutionnels et habitants.

Concrètement, cela signifie accompagner les réflexions, suivre les études, coordonner les projets, organiser des actions de sensibilisation et créer des liens entre les différents acteurs. Une grande partie du travail consiste aussi à faire émerger une vision commune autour des mobilités actives et à embarquer progressivement l’ensemble des parties prenantes. »

À Mayotte, le vélo doit encore trouver sa place

Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux de mobilité sur votre territoire ?

N.M. : « La Communauté de Communes du Sud de Mayotte compte près de 80 000 habitants. Comme beaucoup de territoires mahorais, nous faisons face à une croissance démographique soutenue, à une urbanisation rapide et à une congestion routière importante.

Les déplacements reposent encore largement sur la voiture individuelle et les transports collectifs informels. À cela s’ajoutent certaines contraintes géographiques, notamment un relief parfois marqué, qui peuvent donner le sentiment que le vélo n’est pas forcément une solution adaptée.

Pourtant, nous observons également des besoins importants en matière de mobilité de proximité. C’est dans ce contexte que le vélo peut apporter une réponse complémentaire. »

“AVELO nous a permis de passer d’une intention politique à une dynamique opérationnelle.”

Pourquoi le vélo reste-t-il aujourd’hui un sujet émergent à Mayotte ?

N.M. : « Pour beaucoup d’habitants, le vélo est encore perçu comme une activité sportive ou de loisir. Il n’est pas toujours identifié comme un mode de déplacement du quotidien.

L’un de nos principaux enjeux consiste donc à faire évoluer ces représentations. Il s’agit de montrer que le vélo peut répondre à certains besoins de mobilité, tout en apportant des bénéfices en matière de santé, de cadre de vie et d’environnement. Ce changement de regard demande du temps. Développer une culture vélo ne se résume pas à construire des infrastructures, mais implique aussi de travailler sur les usages et les habitudes. »

AVELO : transformer une ambition en projets concrets

Quel rôle le programme AVELO a-t-il joué dans cette dynamique ?

N.M. : « La CC SUD n’est pas partie de zéro. Avant même le programme AVELO, un travail de fond avait déjà été engagé avec l’élaboration d’un Schéma Directeur des Mobilités Douces et Actives (SDMDA). Ce document nous a permis d’identifier les besoins du territoire, de définir des orientations et de poser les premières bases d’une stratégie cyclable.

AVELO est ensuite venu comme un accélérateur de cette dynamique. Le programme a permis le recrutement d’un chargé de mission dédié, la réalisation d’une étude d’aménagement sur l’axe Chirongui-Majimeouni ainsi que la préparation de futurs marchés liés à la communication, à l’animation et à la location de vélos. J’aime résumer cela de manière simple : AVELO nous a permis de passer d’une intention politique à une dynamique opérationnelle. »

Qu’est-ce que cela change concrètement pour le territoire ?

N.M. : « Cela nous permet d’agir simultanément sur plusieurs leviers. Les infrastructures sont importantes, mais elles ne suffisent pas. Nous travaillons également sur les services, la sensibilisation, l’accompagnement des habitants et la communication. Avec pour ambition de créer un environnement favorable au développement des mobilités actives. »

Les « Dimanches à vélo » : faire découvrir la pratique autrement

Vous avez notamment lancé les “Dimanches à vélo”. Pourquoi cette initiative était-elle importante ?

N.M. : « Parce que nous sommes convaincus qu’il ne faut pas attendre que toutes les infrastructures soient réalisées pour commencer à développer les usages.

Les “Dimanches à vélo”, organisés chaque dernier dimanche du mois, permettent aux habitants de découvrir ou redécouvrir la pratique dans un cadre convivial et sécurisé. Ce sont des moments de partage qui offrent la possibilité de tester le vélo, de gagner en confi ance et de changer son regard sur ce mode de déplacement.

Nous observons un réel engouement de la part des participants, avec une fréquentation qui augmente progressivement au fi l des éditions. »

Quels enseignements tirez-vous de ces rendez-vous ?

C.C. : « Ils montrent que les habitants sont curieux et prêts à essayer lorsqu’on leur en donne l’occasion. Au-delà de la pratique elle-même, ces événements permettent de créer du lien, de sensibiliser et de montrer concrètement ce que peut représenter le vélo dans le quotidien.

Je pense notamment à une jeune participante de six ans qui a parcouru dix kilomètres lors d’une sortie. Cela montre qu’avec un cadre adapté et sécurisant, chacun peut prendre confi ance et s’approprier le vélo. Ces expériences ont souvent plus d’impact qu’un long discours. »

Au-delà des infrastructures, un défi culturel

Quels sont selon vous les principaux freins au développement du vélo sur le territoire ?

N.M. : « Les défi s sont multiples. Il y a bien sûr des enjeux techniques liés au relief, aux contraintes foncières ou encore à l’aménagement des espaces publics. Les questions de financement et de gouvernance sont également importantes lorsqu’il s’agit de développer une politique cyclable à l’échelle d’un territoire.

Mais le principal frein n’est pas uniquement technique : il est aussi culturel. Le vélo reste encore peu présent dans les habitudes de déplacement et souffre parfois d’une image qui le cantonne au sport ou au loisir. Faire évoluer ces représentations constitue un travail de long terme. »

Quelles idées reçues aimeriez-vous voir disparaître ?

N.M. : « L’une des plus répandues consiste à penser que le vélo ne serait pas adapté à Mayotte.

Pourtant, le vélo n’a pas vocation à remplacer tous les modes de transport. Il vient compléter l’offre existante et répondre à certains besoins spécifiques.

Par ailleurs, les évolutions technologiques ouvrent aujourd’hui de nouvelles perspectives. Les vélos à assistance électrique, mais aussi les vélos cargo, permettent d’envisager des usages qui semblaient plus difficiles il y a encore quelques années, notamment dans des territoires vallonnés. »

Construire dès aujourd’hui les mobilités de demain

Quelles sont les prochaines étapes pour la CCSUD ?

N.M. : « Nous souhaitons poursuivre les actions engagées et renforcer progressivement notre offre.

Notamment développer les animations, mettre davantage de vélos à disposition des habitants, diversifier les parcours proposés et d’étendre progressivement les actions à l’ensemble du territoire du Sud de Mayotte.

Nous travaillons également à l’organisation d’un événement fédérateur qui permettra de valoriser l’ensemble des initiatives menées autour des mobilités actives. »

Quel conseil donneriez-vous à une collectivité qui souhaite se lancer ?

N.M. : « Je dirais de ne pas attendre le projet parfait.

Les expérimentations, les événements de sensibilisation et les premières actions permettent déjà de créer une dynamique.

Il est important de commencer, même modestement, puis de construire progressivement une stratégie plus ambitieuse. »

Comment imaginez-vous le territoire dans cinq ans ?

N.M. : « J’aimerais que le vélo soit davantage considéré comme une solution de déplacement à part entière.

Cela passera bien sûr par les infrastructures, mais aussi par les services, la communication, l’accompagnement des habitants et la sensibilisation des plus jeunes.

Construire progressivement une véritable culture vélo sur le territoire, afi n que davantage de personnes puissent envisager naturellement le vélo pour leurs déplacements du quotidien. C’est un travail de long terme, mais les premières dynamiques sont déjà là. »