À l’occasion de la Semaine Olympique et Paralympique, le Département de l’Eure a lancé une initiative originale : un relais cyclable impliquant neuf collèges, avec pour objectif de traverser le territoire d’est en ouest. L’opération a mobilisé 145 élèves, de la 6e à la 3e, répartis sur 7 étapes de 15 à 42 kilomètres. Au total, 3 958 kilomètres ont été parcourus, avec un seul abandon. Rencontre avec Benjamin DEL MONTE, responsable du pôle mobilités au Département de l’Eure, à l’initiative du projet.
Du vélotourisme à la mobilité du quotidien
Le Département de l’Eure est lauréat du programme AVELO3.
Qu’est-ce que cela a concrètement changé dans votre feuille de route mobilités ?
BD : « Dans un premier temps, être lauréat du programme AVELO 3 permet de valider le travail engagé depuis plusieurs années dans le développement de la mobilité cyclable. C’est un signal important pour le territoire. Dans un second temps, au-delà du financement de l’étude nécessaire à l’élaboration du plan vélo départemental, les échanges avec l’ADEME ont permis de prendre du recul sur certaines actions déjà prévues. Cela nous a conduits à les questionner pour les rendre encore plus impactantes. »
Quelle est aujourd’hui votre vision du développement du vélo à l’échelle du territoire ?
BD : « Le Département est historiquement tourné vers le vélotourisme, avec un premier schéma départemental approuvé dès 2002, puis révisé en 2007 et en 2019. Cette orientation reste structurante. Elle se traduit notamment par le développement et le jalonnement du réseau Eure à Vélo, qui compte aujourd’hui environ 750 kilomètres d’itinéraires cyclables, dont l’itinéraire phare de La Seine à Vélo. Le Département continue également de travailler sur l’offre liée à l’itinérance, au tourisme de séjour et aux excursions.
Depuis 2023, une seconde orientation s’est affirmée : le développement de la mobilité du quotidien. Le plan vélo départemental s’organise ainsi autour de plusieurs piliers, notamment les aménagements et la sécurisation du réseau, les équipements des sites départementaux, la promotion et la sensibilisation, mais aussi l’observation et la gouvernance du système vélo eurois. L’objectif est de proposer le vélo comme un véritable outil de mobilité, au service d’un territoire rural, de la santé des habitants et de la sécurité des déplacements. »
Faire évoluer les représentations pour faire évoluer les usages
Comment ce projet de relais cyclable s’inscrit-il dans cette stratégie globale ?
BD : « Au-delà des aménagements et des équipements, le développement de la mobilité cyclable repose aussi sur un changement de comportement chez les futurs usagers. Or, le vélo est encore souvent associé à l’effort — avec des références comme le Tour de France ou Paris-Roubaix — ou à des expériences passées parfois difficiles. Les distances sont également perçues comme trop importantes.
En proposant à des collégiens de traverser le département d’est en ouest, l’objectif est de démontrer que ces pratiques sont possibles. Si des collégiens peuvent le faire, alors beaucoup d’autres le peuvent aussi. »
D’où est venue l’idée de ce relais cyclable pendant la Semaine Olympique et Paralympique ?
BD : « La Semaine Olympique et Paralympique est un moment dédié à la promotion de la pratique sportive chez les jeunes, mais aussi à la transmission de valeurs citoyennes et sportives. Pour le Département, c’était une opportunité de proposer une action autour de la mobilité cyclable, à la fois dans sa dimension quotidienne et dans une approche plus récréative ou touristique.
L’idée était d’offrir aux élèves une première “micro-aventure”, accessible et à proximité de chez eux. Montrer aussi qu’on peut déplacer autrement, lutter contre la sédentarité, développer la confiance et l’estime de soi. Il s’agissait aussi d’aller au-delà des dispositifs existants comme le “savoir rouler à vélo”, en proposant une expérience différente. »
Pourquoi avoir choisi un format en relais ?
BD : « Le format par étapes présente plusieurs avantages. Il permet d’impliquer un nombre important d’élèves — neuf collèges participent cette année — tout en rendant l’expérience acceptable pour les enfants et leurs parents.
Chaque groupe parcourt environ 30 kilomètres, ce qui reste accessible, et ne mobilise qu’une demi-journée de temps scolaire. Psychologiquement, il est plus simple de se projeter sur une étape que sur l’ensemble du parcours. »
Que représente ce projet pour les jeunes participants et les acteurs ?
BD : « Un premier retour sera mesuré à travers des questionnaires, administrés à chaud à la fin de chaque étape, puis quelques jours après auprès des élèves et de leurs parents.
Les objectifs sont multiples : développer l’engagement, renforcer la confiance en soi, mais aussi faire évoluer la perception du vélo comme un moyen de mobilité et d’autonomie. »
Passer de l’idée à l’action
Le projet a été conçu en seulement dix semaines.
Comment avez-vous réussi à aller aussi vite ?
BD : « La clé réside dans une transversalité forte entre la Direction de la mobilité et la Direction des sports, avec une mobilisation importante des agents.
Le projet a également bénéficié d’un portage clair, avec l’implication du directeur des sports, le soutien de la directrice générale des services et de la vice-présidente en charge des collèges et de la jeunesse. »
Avez-vous rencontré des freins particuliers ?
BD : « Si l’équipe projet n’a pas douté, certaines interrogations ont émergé, notamment du côté des équipes éducatives. Il y avait des doutes sur la capacité des jeunes à réaliser les parcours, ainsi que des inquiétudes liées à la sécurité des itinéraires. La logistique, notamment autour des vélos et des retours en navette, a également constitué un point de vigilance. »
Le rôle des infrastructures
Le projet s’appuie sur le réseau Eure à Vélo.
Quel rôle jouent les infrastructures dans sa réussite ?
BD : « Le réseau a joué un rôle déterminant. En s’appuyant sur des voies vertes ou des routes à faible fréquentation, le Département a pu proposer des itinéraires sécurisés, ce qui était une condition essentielle pour les établissements scolaires.
La question de la sécurité a d’ailleurs été centrale dans les échanges avec les équipes éducatives. »
Comment travaillez-vous plus largement sur les trajets domicile-collège ?
BD : « Le travail porte notamment sur la collecte de données, pour mieux comprendre le potentiel cyclable des établissements : part des élèves habitant à moins de 3 kilomètres, niveau de cyclabilité de la voirie, qualité des stationnements, fréquentation…
En parallèle, des actions de sensibilisation sont mises en place, comme des ateliers de réparation, des actions menées dans le cadre de “Parents à table”, ou encore des dispositifs comme le Savoir rouler à vélo. »
Des effets attendus au-delà de l’événement
Quels impacts attendez-vous en termes de pratiques ?
BD : « Les questionnaires permettront de mesurer certains effets, mais les premiers retours montrent déjà des évolutions de perception, à la fois chez les élèves et chez les enseignants.

Les équipes ont notamment été frappées par la bienveillance entre les élèves malgré des niveaux parfois très disparates, par leur capacité à échanger entre eux (le vélo ne permettant pas de rester sur son smartphone), mais aussi par leur regard renouvelé sur des paysages pourtant situés à proximité de chez eux. Cette diversité de niveaux a d’ailleurs rendu chaque étape très différente, avec des vitesses comprises entre 12,5 et 17,5 km/h selon les groupes.
L’objectif derrière n’était pas forcément la performance, mais bien de faire évoluer le regard sur le vélo, notamment pour les trajets domicile-collège ou les déplacements du week-end. »
Peut-on parler d’un effet déclencheur ?
BD : « Il est encore trop tôt pour le dire. Mais le fait que les groupes se soient constitués facilement est déjà un signal positif. »
Poursuivre cette dynamique dans la durée
Ce projet a-t-il vocation à être reconduit ?
BD : « C’est la première année.
Sous réserve du bilan, une deuxième édition est envisagée, en s’appuyant toujours sur le réseau Eure à Vélo. »
Comment capitaliser sur cette expérience ?
BD : « L’enjeu est de montrer que des adolescents sont capables de réaliser ce type de parcours.
À travers cette expérience, ils peuvent devenir des ambassadeurs de la mobilité cyclable. »
Quels sont vos prochains défis ?
BD : « Ils sont nombreux. Une action test à destination des seniors est prévue, ainsi qu’un partenariat avec un hôpital spécialisé pour accompagner des patients atteints de troubles psychiques dans un voyage à vélo.
Un autre enjeu majeur sera de travailler avec les nouveaux conseils municipaux et communautaires, afin de faire émerger des aménagements cyclables de qualité. »
“Essayer le vélo, c’est l’adopter”

Quel moment vous rend le plus fier ?
BD : « Voir des jeunes se rendre à vélo vers des destinations qu’ils n’imaginaient pas atteindre. Et les voir emprunter des aménagements que nous avons contribué à mettre en place. »
Un message à adresser aux autres collectivités ?
BD : « La jeunesse, ce sont les citoyens de demain. »
En une phrase : pourquoi miser sur le vélo aujourd’hui ?
BD : « Essayer le vélo, c’est l’adopter. »
Une phrase de conclusion positive qui formule un joli clin d’œil à l’aube de la 6ème édition de Mai à vélo : « Un mois pour essayer le vélo…pour la vie«