À La Réunion, Agathe Claude est chargée de mission “vélo” dans la commune du Port. Si elle ne se définit pas comme une cycliste assidue, elle incarne pourtant au quotidien l’art de faire avancer une politique vélo locale cohérente, inclusive et bien ancrée dans les réalités humaines et territoriales. Une voix lucide et engagée. Lisez plutôt !
🚲 Le vélo dans sa vie
Agathe cycliste contextuelle et piétonne convaincue !
Quelle place le vélo occupe-t-il dans vos trajets ?
AC : La plupart de mes trajets contraints ne sont pas adaptés à la pratique du vélo, ou alors ils sont faisables à pied. Cela dit, j’utilise mon vélo personnel pour certains petits déplacements professionnels dans la commune, qui fait environ 16 km². Je ne me force pas vraiment à pédaler. Disons que je fais attention à pédaler plutôt que marcher de temps en temps. C’est important.
En quoi est-ce important pour vous ?
AC : Cela me permet de montrer l’exemple auprès des agents — car parler vélo en arrivant en voiture manque clairement de crédibilité —, de faire connaître le vélo pliant, d’éviter les soucis de stationnement, de pratiquer un peu d’activité physique tout en limitant mon impact environnemental. C’est aussi une manière concrète d’illustrer la nécessité de développer une flotte de vélos de service, encore largement insuffisante aujourd’hui malgré les besoins exprimés.
Être une cycliste « moyenne », un atout pour la mission ?
Pas besoin d’échanger longuement avec Agathe pour comprendre qu’elle ne se considère absolument pas comme une cycliste aguerrie, ni même une experte du vélo. Et si c’était un atout ?
Vous ne vous définissez pas comme une cycliste experte sur un vélo. Est-ce un frein ou une force ?
AC : Je suis très active sur le plan sportif. Entre nous, je ne suis pas très douée à vélo. Et je crois que c’est un avantage dans mes fonctions : cela me permet de mieux comprendre les usagers « lambda », ceux pour qui le vélo n’est pas un plaisir naturel.
Quand on est à l’aise à vélo, on peut oublier à quel point ça peut représenter un effort mental, logistique ou physique. Ça m’aide à porter une politique plus réaliste, plus inclusive.
La Réunion un territoire particulier, comme les autres
Quel rôle le vélo joue-t-il à La Réunion ?
AC : À La Réunion, le vélo peut être une véritable alternative face aux embouteillages et aux difficultés de stationnement qui rythment notre quotidien. Il reste encore marginal, mais il permet déjà d’apporter une respiration, de réduire la pollution et de préserver la santé. Son rôle, c’est surtout de montrer qu’une autre mobilité est possible, complémentaire de la marche, du bus ou du covoiturage. C’est un outil concret pour améliorer la qualité de vie et préparer l’île à sortir de son « coma circulatoire ».
Quelle est votre vision d’une politique vélo réussie localement ?
Elle doit répondre aux usages du quotidien : déplacements utilitaires, familiaux… qui sont très différents de la pratique sportive. Penser et porter une politique vélo, c’est exercer un certain pouvoir d’orientation.
En tant que chargée de mission vélo, cette politique vélo réussie, exige de vous quelles compétences ?
AC : Un paquet ! Dans le désordre, il convient de connaître un peu le système des mobilités et les spécificités de son territoire. D’être convaincue de la cause portée. D’avoir envie de tester ce qu’on défend. Viser loin et quelles que soient les difficultés, garder l’ambition. Penser au délà des seuls besoins exprimés (sinon on construit juste des parkings). La tentation de baisser les bras est grande en se disant « on ne changera jamais les gens… ». Enfin, il y a une grande part organisationnelle. Connecter les uns aux autres et lutter contre le silotage des décisions et actions.
🔄 Concernant les mentalités à changer
Qu’est-ce qui vous motive ?
AC : Faire évoluer les mentalités. C’est un combat quotidien, surtout avec peu de budget. Beaucoup de gens n’ouvrent même pas la porte à l’idée des mobilités durables, car ils pensent que ça ne les concerne pas.Le vrai défi, c’est de trouver les bons leviers pour qu’ils ouvrent cette porte. C’est déjà 50 % du travail !
Mettre fin à la pensée en silo semble aussi important pour vous. Comment ? Pourquoi ?
AC : c’est de mieux intégrer les connaissances actuelles sur le fonctionnement humain dans l’aménagement. Le CEREMA a produit beaucoup de ressources, mais convaincre les services d’infrastructures reste difficile quand les méthodes sont ancrées. Et puis la transversalité peut être chronophage : travailler avec de nombreux services ralentit parfois le montage ou la validation de projets. Une réunion peut prendre des mois à organiser. C’est notre réalité au quotidien !
Un quotidien multifacette
Justement, pourriez-vous dire que vous avez un quotidien type ?
AC : Oui et non, parce que dans le fond, le sujet est vaste. Dans une même semaine je vais, rédiger les notes et rapports d’avancement. Monter des dossiers de subvention (notamment AVELO). Piloter les prestataires de marchés publics. Coordonner un plan de mobilité employeur. Assister à des réunions avec des services (infrastructures, police, DRH, écoles, sports…), réunions que j’ai provoquées ou sur lesquelles je suis sollicitée. Echanger avec les élus, CODIR, cabinet. Echanger avec les associations, organiser et participer aux évènements associatifs. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer ! J’apporte une vision transversale. Je connecte, je traduis. Je suis partout et nulle part à la fois. Je ne suis pas experte vélo, mais je suis un peu comme l’huile dans les rouages.
🟣 Bonus son parcours
D’où venez-vous ?
AC : Je suis ingénieure en cognitique, une formation centrée sur la prise en compte de l’humain dans la conception. Mon parcours reflète une constante : désiloter pour mieux faire circuler la connaissance.
De la cognitique au vélo, il n’y a qu’un tour de pédalier ?
AC : Absolument pas. Il y a une forme de cohérence dans mon parcours. Chez Keolis et Transdev, j’y ai découvert le fonctionnement des mobilités en France et à l’international. Chez Isopolis, j’ai eu a repenser le modèle territorial réunionnais. J’ai effectué un Service civique en développement durable… Et aujourd’hui, la Mairie du Port.